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La nuit où une tige de coquelicot poussait de mes jambes, le sang de la fleur coulait comme l’expression d’un déchirement à venir. Tout s’est passé plus vite que la construction de mes pensées. Je me suis vue, j’étais une femme rouge déambulant sur un vieux miroir morcelé.

 

 

- écrit le 1 février 2011,  tableau : sounya


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Jeudi 2 juin 2011 4 02 /06 /Juin /2011 09:31

 

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La nuit arrive

au village montagnard.

 

De loin,

l’aboiement d’un chien.

 

J’ouvre le volet,

la lune est accrochée 

sur le volet glacé.

 

Ecoute-moi, le chien !

A quoi bon de gronder

la lune endormie ?

 

 

                                 -  Chungem ( 18ème siècle ? ), courtisane coréenne

                                 -  Taduction et tableau: sounya

 

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Vendredi 15 avril 2011 5 15 /04 /Avr /2011 23:21

 

Le vœu de Filon d’or

 

 

 

 

 

 

On m’appelle Filon d’or. Je ne sais pas quand et comment, Filon d’or est devenu mon nom. Probablement depuis mon arrivée au village.

Je ne sais pas depuis quand je vis dans ce village. On dit que c’était il y a environ dix ans que je suis apparu comme un caillou traîné par le bout des pieds de n’importe qui. Personne ne faisait attention et un jour j’étais là, et les gens s’en étaient aperçus. Je pense que quelqu’un m’a donné ce nom, parce que je ne savais pas comment je m’appelais et il me fallait un nom.

Je ne me souviens pas grande chose de moi.

Je ne sais pas mon âge. On dit que j’aurais à peu près trente cinq ans. Je n’ai pas de famille, je ne sais pas d’où je viens. Quelqu’un dit que j’étais un surdoué qui a trop travaillé. A force de travailler, ma tête a pété les plombs, et j’ai perdu toute la mémoire. Mais je ne sais pas si c’est vrai. Je ne parais pas trop intelligent. Je sais à peine compter jusqu’à cent.

Par contre, je connais par cœur les noms des poissons et des arbres, des herbes sauvages. Je connais très bien où se cachent les muriers, les châtaigniers, les champignons. Dans la forêt, je ne me perds pas. Les sentiers et les ruisseaux, les sources, je les connais tous.

La forêt est un peu comme ma maison et les animaux sauvages sont ma famille. Je donne un nom à chaque oiseau, à chaque écureuil, à chaque lapin. Dès que je vois un animal, je lui donne un nom, même si j’oublie très vite à qui je l’ai donné et quel nom. 

Je sais parler avec les oiseaux, faire venir les serpents et les sangliers. Mais les gens ne savent pas en quoi je suis capable. C’est parce que je ne peux dire que quelques mots, et que je ne peux pas leur expliquer tout ce que je sais faire.

Une chose qui est sûr, c’est que les gens m’appellent Filon d’or, et dès que j’entends mon nom, je cours vite, plus vite qu’une balle de fusil. Il faut courir parce qu’il y a du travail pour moi, cela veut dire aussi que je pourrai manger quelque chose et que je n’aurai pas faim.

Quand j’ai besoin de travailler, j’attends qu’on m’appelle sur la place du village, à côté de la tour monumentale des soldats morts. Puis les gens arrivent pour me chercher.

« Filon d’or, viens ici !

- Filon d’or, viens là ! »

Ils m’appellent comme ça, c’est ce que j’aime.

La plupart des gents sont gentils avec moi sauf certains personnes comme le patron de l’usine de charbon, qui me donnent des gifles quand je ne suis pas assez rapide. J’ai saigné du nez une fois qu’il m’a giflé tellement fort.

« Crois-tu que c’est gratuit de mettre de la colle de riz dans ta bouche ? Bouge ton cul plus vite que ça ! » m’a-t-il crié en s’essoufflant de colère.

Je suis bien habitué de recevoir ses gifles, mais franchement j’ai peur qu’il vienne me chercher.

Je suis gentil, tout le monde le dit.

Surtout je suis bien gentil avec les enfants. Je fais ce que les enfants me demandent, même des choses que je n’aime pas. Je n’aime vraiment pas leur montrer mon zizi, et je me demande pourquoi ils m’obligent de faire une chose pareille. Je ne sais pas trop pourquoi certains garçons me demandent de descendre mon pantalon dès qu’ils me voient.

« Filon d’or, descend ton pantalon ! » m’ordonnent-ils comme si  j’étais leur chien.

Je sais que plus tard, quand ils auront des enfants, ils ne feront jamais faire ça à leurs fils, et n’aimeront pas du tout les garçons comme eux. Comme je suis toujours gentil, je descends mon pantalon en leur souriant. Les enfants éclatent de rire en regardant mon zizi. Heureusement il y a des enfants comme Bongou qui ne sont pas d’accord avec eux. Il ne laisse pas faire les garçons me demander de descendre mon pantalon en leur disant que je ne suis pas un chien.

« Ne faites pas aux autres ce que vous n’aimez pas, n’avez-vous pas entendu cela quelque part ? Montrez d’abord vos trucs avant de lui demander de le faire ! » crie-t-il aux enfants.

Les enfants ont très peur de lui et de ses yeux de tigre. Alors ils se sauvent, à reculons, les mains dans les poches de pantalon.

Monsieur le Maire qui a le nez de fraise et le ventre de ballon de foot parce qu’il aime trop l’alcool de raisin rouge et la grillade de travers de porc, m’a dit que je devais apprendre à me défendre et que je ne devais pas laisser les enfants faire ce genre de truc.

« Donne leur un coup de poing, c’est tout ! Toi, tu leur souris. Non, ça ne marche pas comme ça, Filon d’or. » m’a-t-il dit, en serrant son poing, en le secouant devant son nez rouge qui n’a jamais changé de couleur.

« Tu sais ce que veut dire un coup de poing ? Un coup de poing, c’est de la force et du pouvoir. Donner un coup de poing, c’est se faire respecter. Si tu ne sais pas donner un coup de poing à ton ennemi, tu es cuit. » a-t-il ajouté.

Je ne sais pas donner un coup de poing, je n’ai jamais appris. Rien que de penser à frapper qui que soit, mon cœur commence à battre vite, et de plus en plus vite. Il bat tellement fort, tellement vite que je tremble comme si j’étais tout glacé. Je n’arrive plus arrêter mes dents qui claquent entre elles. Alors comment veut-il que je leur donne un coup de poing ? Je n’arriverai jamais.

Même si je n’ai plus de travail, je peux toujours aller à l’orphelinat. Là-bas, la mamie me donne toujours à manger. J’arrive devant chez elle, et ses quatre chiens aboient tous en même temps. C’est comme ça que la mamie apprend que je suis là et que je suis venu chez elle pour manger. Elle me fait d’abord asseoir dans un coin du jardin au bord d’un petit étang. Puis elle me dit avant de repartir aussitôt :

« Attendez un peu. J’arrive. »

Alors je l’attends en regardant les dix poissons rouges qui vivent dans l’étang. Pendant que je l’attends, les chiens viennent jouer avec moi. Ils me gratouillent partout, ils sucent mes mains et mes joues. Ils ne disent jamais que je suis sale et que je suis puant, comme certains villageois. Le plus grand chien s’appelle Argent, le deuxième Santé, le troisième Chance, le quatrième Crotte. Crotte est le plus fragile, c’est pour ça que Mamie lui a donné ce nom pour qu’il vive longtemps.

En attendant que mamie m’apporte à manger, je n’arrête pas d’avaler de la salive. Je pense trop à la nourriture que la mamie va apporter. Je ne pense qu’à la soupe de choux et aux morceaux de porc qui nagent dedans et qui vont fondre  dans ma bouche dès que je l’attrape en grande cuillère et l’avale d’un seul coup. J’ai presque le vertige au moment où la viande glisse dans la gorge en diffusant le délicieux parfum de choux épicé.

Chez l’orphelinat, il y a beaucoup d’enfants. Un jour j’ai réussi à les compter. Ils étaient onze : six filles et cinq garçons. Mais je ne connais pas encore tout leurs noms. Ils me disent tous bonjour avec un grand sourire. La mamie leur a dit qu’un mendiant était l’incarnation de Dieu ou de Bouddha et qu’il fallait faire très attention avec leur apparence trompeuse, car le Dieu et le Bouddha voulaient voir si nous avions vraiment de la compassion avec les gens pauvres. Bien sûr que le mendiant c’était moi. Mais je ne savais qui était Dieu, ni Bouddha. Ils doivent être quelqu’un d’important. De toute manière, je mange bien chez elle, c’est ça qui compte. Chaque fois qu’elle me sert à manger, elle pose gentiment une petite table devant moi, et elle  s’incline.

 « Bonne appétit et donnez-moi mille chances ! »

C’est ce qu’elle répète devant moi, les mains jointes. Je ne sais pas quoi faire, parce que je ne sais pas comment lui donner milles chances, je n’ai rien à lui donner, si ce n’est mon bon appétit. Je saute alors sur la nourriture comme un loup affamé, avale l’énorme bol de riz et la soupe de choux chaude. Je n’ai même pas le temps de mâcher, j’ai tellement faim.

« Prenez lentement, personne ne volera votre nourriture. Sinon vous allez vous étouffer. » me dit-elle.

Je mange trop vite je sais, mais je ne peux pas faire autrement. Ma gorge me crie et aspire vite la nourriture vers le ventre. Le cri de la faim me fait peur, alors je me précipite pour ne plus l’entendre. C’est pour ça que je m’étouffe souvent en mangeant. De temps en temps la mamie claque sa langue et soupire fort en me regardant.

« Ce n’est pas votre faute. Je vous assure, ce n’est pas votre faute. » murmure-t-elle  ainsi.

Je ne vais pas chez elle trop souvent et elle m’a dit que j’étais quelqu’un de raisonnable. Quelques fois j’ai très faim  mais je ne vais pas chez elle pour être raisonnable même si je tremble du cri de faim qui raisonne de mon ventre.

Normalement je dors à la place du village, à côté du monument des soldats morts. Cette place est vraiment magnifique. La nuit, je peux dormir sous les milles yeux brillants des étoiles qui clignent joliment. Parfois le ciel est tellement limpide que je vois un énorme de tapis d’étoiles qui flotte juste devant mes yeux. J’ai un truc pour faire tomber la poudre d’étoiles sur moi, il suffit de fermer les yeux après les avoir regardé longtemps. Je  les vois descendre lentement toute brillante de différente couleur. Puis elles se posent sur moi sans faire un bruit. Après elles m’emmènent doucement dans le ciel du sommeil, c’est comme ça que je m’endors sous la couverture étoilée. Le matin, je sens encore sur ma poitrine et sur mon ventre la sensation doucereuse de poudre des étoiles.

Tant qu’il ne fait pas froid, je dors où je veux. Dans les champs, sous le pont, sur la place du village, où je veux. S’il pleut, je vais chez les fermiers. Je marche devant le portail d’un fermier, à droite et à gauche jusqu’à ce qu’il me remarque. Puis il m’ouvre pour que je dorme à côté des vaches qui ne me donnent jamais de coups de pieds. Ou dans une cage de chien quand seulement le chien veut bien dormir avec moi. Le chien du père de Bongou est le plus gentil du village même s’il suce trop mon visage et qu’il me met trop de salive. Il est grand et gros avec des poils blancs et de longues oreilles pendantes. Il ne me rejette jamais. Je dors bien, allongé contre son ventre chaud.

L’hiver quand tout gèle, le grand moine du temple de la montagne descend me chercher. Je n’aime pas trop rester enfermé au petit temple, mais on m’oblige, je n’ai pas de choix.

Au temple, on ne me donne que des herbes séchés et des choux salés pour manger. Le grand moine me fait asseoir pendant des heures les jambes croisées, et me raconte des choses du genre difficile que je ne comprends absolument rien. Il dit que la couleur que je vois n’est pas vraiment une couleur, et nos pensées sont des morceaux de nuages fumants. Ça rend ma tête fatiguée encore plus embrouillée qu’avant, je n’aime vraiment pas entendre ces choses là. Non seulement je n’ai pas le droit de faire la sieste, mais je dois travailler toute la journée à la cuisine, et nettoyer tous les jours les chambres du temple, je n’aime pas non plus ça. Il faut attendre l’arrivée du printemps pour que je descende au village et mange enfin de la viande, la bonne viande je parle.

La nuit dernière il faisait beau. J’ai dormi dans le champ, sans me couvrir. Avant de m’endormir, j’ai fait mon vœu en regardant les étoiles. La petite fille de l’orphelinat m’a appris à le faire. Elle m’a dit que les étoiles nous écoutaient et qu’elles nous regardaient tout le temps.

« C’est pour ça que les étoiles brillent, tu sais ? » m’a-t-elle dit.

Elle vient souvent me voir à la place. Elle vient pour me regarder avec ses yeux noirs bridés. Elle me regarde partout. Mon visage, mon cou, mes mains, mes épaules, mes jambes, partout tout près de moi. Elle m’a dit que j’avais un beau visage et que si j’étais propre et bien habillé, je ressemblerais à un acteur de cinéma.

« On dirait que tu es Alain Delon. Le connais-tu celui qui a joué dans Plein Soleil? » m’a-t-elle demandé.

Je n’ai pas compris ce qu’elle m’a raconté.

« Filon d’or, Tu as les yeux d’Alain Delon. Les yeux qui font secouer les poitrines des femmes. »

Quand elle m’a dit ça, j’ai vu dans ma tête les gros seins de la vache du fermier Kim, avec plein de lait dedans. J’ai vu les seins, se balançant à droite et à gauche chaque fois que la vache bougeait. La vache allait tomber à force de balancer ses seins.

Elle m’a appris aussi que je savais parler anglais.

« Tu parles bien anglais, n’est-ce pas, Filon d’or ? Réponds-moi en anglais, d’accord ? »

Puis elle m’a demandé quelque chose.

« What’s your name ? »

C’était des mots qui ne ressemblaient à rien. Comme je ne lui répondais pas, elle a répété plusieurs fois.

« What’s your name? Je te demande!  What’s your name? »

Les mots étranges se heurtaient dans ma tête. J’avais la tête complètement enchevêtrée. Du coup, j’ai crié fort, c’est ce que je fais chaque fois que je suis fatigué, c’est pour que la force me revienne :

« Filon d’or, Filon d’or ! »

Elle a sauté comme une sauterelle en applaudissant.

« Voilà, c’est ce que je t’ai demandé. Je t’ai demandé comment tu t’appelais en anglais. ‘What’s your name ?’ La réponse est ‘Filon d’or’. Toi, tu sais parlais anglais ! »

Je savais parler anglais. Elle me l’a dit.

Ce matin elle était venue me voir sur la place avec son frère et son cousin. J’étais en train de chercher des poux dans mes cheveux. C’est ce que je fais quand je n’ai rein à faire. Je croyais qu’elle était venue pour me voir manger des poux comme les autres enfants. Mais elle ne m’a pas demandé de manger des poux, par contre elle m’a posé une question en anglais.

« What’s your name ? »

Cette fois-ci, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de l’anglais.

Je savais comment je devais répondre

 « Filon d’or, Filon d’or ! » lui ai-je crié.

« Vous avez vu ? Qu’est-ce que je vous ai dit ? Il parle anglais. Tu as perdu ! » a-t-elle dit en arrachant un billet de cinq Won de la main de son cousin.

Elle s’est rapprochée de moi lentement. Elle a sucé une fois ses lèvres et ouvert sa bouche.

« On dit que tu étais un génie. Et je crois bien ça. »

Ses yeux bridés clignotaient comme deux petites étoiles de la nuit. J’ai remarqué qu’elle avait un grain de beauté  tout noir sur sa joue ssaillie. 

« Tu ne sais pas bien parler, mais je suis sûre que tu connais plein de choses. Ça se peut que tu parles plusieurs langues. N’est-ce pas, Filon d’or ? »

Elle a presque collé son nez sur le mien, puis elle m’a souri comme si j’étais son frère. Je ne sais pas pourquoi, j’ai éternué  fort et craché des postillons sur son visage. Les garçons était tordus de rire. La fille s’est éloignée de moi sans m’engueuler sans enlever les postillons sur son visage. Puis elle est partie en courant avec les garçons. Je les ai regardés courir. Ils devenaient de plus en plus petits. Plus ils s’éloignaient, plus j’avais le cœur vide.

Tout à coup, la fille s’est retournée et m’a crié :

« Est-ce que tu as fait un vœu hier soir ? Il y avait plein d’étoiles.»

Je l’ai regardé sans dire un mot. Les mots ne sortaient pas de ma bouche. Je n’arrivais pas à dire ce que je voulais. Les mots ne vivaient que dans ma tête. Plus j’essayais de les faire sortir, plus j’avais mal à la tête comme si j’avais plein de sauterelles folles dedans.

« C’est pas grave, j’y vais. »

La fille courait. Elle est maintenant devenue toute petite, plus petite qu’un petit pois.

C’est vrai, j’ai fait un vœu hier soir en regardant une étoile que j’ai choisie. J’ai fait exactement comme elle m’a appris. J’ai mis d’abord trois fois la salive sur mon nez, puis j’ai choisi une étoile. Ensuite, je lui ai dit ce que je voulais.

 

« Je veux que les enfants ne me demandent plus de descendre mon pantalon et de leur montrer mon zizi. »

 

C’était mon vœu. Je ne sais pas si les étoiles m’ont écouté, en tout cas elles brillaient un peu plus que d’habitude d’un air intelligent.

La fille a disparu. Je ne voyais plus les trois petits pois qui oscillaient au bout de la rue. Je me suis dit que la place était vide.

« Oui, j’ai fait un vœu comme tu me l’a appris. J’ai mis trois fois la salive sur mon nez, et j’ai choisi une étoile. Ensuite je lui ai dit ce que je voulais. Tu veux savoir mon vœu ? » 

Je voulais lui dire ça.

Je connaissais son nom, même si je ne l’ai jamais appelé, même si je n’arrivais pas à prononcer devant elle.

Son nom tournait dans ma bouche.

J’ai dit et redit plus de cent fois :

 

« Soon, veux-tu savoir mon vœu ? » 

 

 

 

 

- écrit en 2010, Sounya.

 

 

 

 

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Dimanche 3 avril 2011 7 03 /04 /Avr /2011 13:45

 

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Sur la haie

les petites étincelles jaunes

de premiers bourgeons de forthysias.

 

Le cœur attendri,

je respire à souffle retenu

de peur de les secouer.

 

 le 14 mars 2011, sounya

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Jeudi 17 mars 2011 4 17 /03 /Mars /2011 09:19

 

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Le petit matin déjà, j’entends

une polyphonie étourdissante.

Impossible de rester au lit,

je capitule, et je me lève.

Les oiseaux de printemps

sont de retour.

 

 

- écrit le 13 février 2011,  tableau : sounya

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Samedi 12 mars 2011 6 12 /03 /Mars /2011 10:13

 

L’homme du sceau 1                                                                                                 

 

 

                                                                           

                                                 

 

 

Ses cheveux ondoyaient tristement tandis qu’il souriait paisiblement. On disait qu’aucune femme ne voulait l’épouser. Parce qu’il était bossu.

— C’est comme ça. 

Cette phrase sortait de temps en temps comme un soupir entre ses deux éclats de rire.

Il ne savait pas que je regardais souvent et très attentivement ses mains et ses doigts, si fins, si raffinés, avec lesquels il avait sculpté  des milliers de sceaux.

J’avais 11 ans. Il était mon voisin.

 

 

— Pousse un peu ta tête. Je ne vois rien. 

Il repousse ma tête enfoncée sur la table juste devant son ciseau de graveur.

— Pour voir comment tu fais un sceau. 

Je retire ma tête en le regardant, désolée. Comme d’habitude.

— Mais tu n’a pas besoin d’enfoncer ta tête comme ça. 

Il me gronde à la manière d’un grand frère. Comme d’habitude.

Ça se passe comme ça chaque fois. Je le fais un peu exprès pour voir ses  yeux rieurs quand il me gronde. Le sourire de ses yeux me déstabilise fort.  Je me demande comment sa pupille noire et son blanc de l’œil peuvent rigoler d’un air à la fois triste et folâtre.

Je vais chez lui chaque fois qu’il a un client qui vient pour faire un sceau. D’ailleurs c’est lui qui m’appelle avant de sculpter un sceau.

— Tu viens? 

Pour m’appeler, il hausse juste un peu la voix dans sa chambre et c’est vraiment suffisant pour que je l’entende depuis la nôtre.

 

 Nous n’avons qu’une seule chambre et cinq membres de ma famille logent là pendant toute la durée des vacances.                               

Au bord d’une petite plage, quelques maisons en chaume en forme de champignon sont éparses. Elles somnolent sous la languissante chaleur d’été.

Les gens font des allers et retours toute la journée entre la plage et les chaumières comme de petits crabes derrière lesquels courent les enfants.

La peau de tout le monde a commencé à peler à force d’être brûlée. J’aime tirer la peau de mon frère. Ça s’enlève facilement comme celle du serpent. Chaque fois que je tire des lambeaux de sa peau, il n’arrête pas de rigoler en montrant sa gencive qui ne garde que quelques dents.

 

Lorsque j’ai rencontré le bossu, l’ennui de longues vacances avait déjà bien germé. Il était apparu devant moi comme un vent de fraîcheur.

Il m’a simplement demandé si je voulais voir les sceaux qu’il avait sculptés.

J’étais d’abord très impressionnée par son visage aussi fin que celui d’une jeune mariée. Il avait la peau livide et transparente, le nez pointu, les yeux noir foncé, le front bien ferme et brillant. Et surtout ses cheveux abondants et ondoyants sur son front bien dégagé, m’avaient fait penser  à l’image d’un musicien surdoué. La présence d’une bosse sur son dos entre ses épaules m’avait contrariée. Car il tenait bien droit son corps malgré sa petite taille, et la bosse n’avait vraiment pas sa place sur ce corps parfaitement proportionné. 

 

 Aujourd’hui, de sa voix un peu efféminée, il m’a appelé en rajoutant qu’il y aurait une surprise.

  La chambre du bossu est très petite. Pour franchir la porte, il faut baisser la tête. A côté d’une petite fenêtre carrée à travers laquelle un pinceau de lumière éclaire à peine sa chambre, est posée une modeste table de travail. C’est là où il sculpte des sceaux. Sur un coin de la table, sont alignées avec ordre les petites boites en bambou : j’aime regarder attentivement les outils et les bâtons de bois rangés dans ces boites.

— Aujourd’hui je vais faire un sceau avec ça. 

Il m’a montré un petit bâton juste devant mes yeux.

— Mais il est tout petit. Comment tu mets les lettres dedans? lui ai-je demandé, surprise.

La surface de la tranche du bâton en forme ovale ne dépassait même pas un centimètre carré. Et il devait sculpter quatre lettres dedans.

— Tu vas voir. 

Il m’a souri en répondant.

Ses yeux sont devenus des croissants de lune, et ses dents un peu saillies en avant mais bien ordonnées souriaient encore plus que ses yeux.

Il a coincé le bâton dans une petite boite divisée en deux parties serrées pour le fixer solidement. Puis il a pris un ciseau dont la pointe de lame était aiguë comme une aiguille.

J’ai retenu mon souffle car il a fermé sa bouche fermement et pincé ses lèvres avec ses dents comme s’il voulait empêcher de sortir de son corps quoi que ce soit. Le ciseau est coincé au milieu de ses deux mains.

Il a expiré longuement et posé doucement la pointe de lame avec prudence sur le bord de la surface du bâton.

Ensuite, je voyais ses doigts tendus poussant lentement le ciseau. Ses bras sont devenus durs à force de concentrer sa force et le bout de ses doigts tremblait discrètement et convulsivement.

Au fur et à mesure que la trace du ciseau avançait, le fil effilé de bois tombait de la pointe de la lame.

Les yeux grands ouverts du bossu sont devenus presque féroces. Il avait l’air de vouloir percer le bâton avec ses yeux. Au bout de son expiration, il poussait brièvement un gémissement.

Mon regard a suivi la trace du ciseau qui laissait derrière elle une autre trace d’écriture. Elles étaient tellement minimes que tout cela m’a coupé le souffle.

— Ca y est ! 

Il a sorti le bâton.

Le sceau est achevé.

Il a tenu le sceau entre son pouce et l’index pour regarder tout prés. Lorsqu’il a soufflé sur le sceau, des particules de morceaux de bois se sont envolées en une toute petite fumée tourbillonnante.

— Ca y est? Je peux le voir? 

— Bien sûr. 

Il a pris un papier blanc en me répondant.

Ensuite, il a ouvert la petite boite ronde en porcelaine blanche. C’est pour mettre la pâte rouge sur le sceau. Il a légèrement tapoté le sceau deux trois fois sur la pâte et tamponné  sur le papier blanc.

Le geste de sa main osseuse et de ses doigts fins était à la fois beau et triste.

 

— La surprise! a-t-il dit avec un sourire liant.

J’ai regardé la tache rouge imprimée sur le papier.

— C’est mon nom! ai-je crié.

C’était bien mon nom qui ressemblait à un pétale de prunier rouge sur la neige d’avril, ou à une tache de sang frais tombée sur une robe de mariée.

J’étais éblouie et excitée par la tache rouge, et presque enivrée.

J’ai pris le sceau et tamponné plusieurs fois sur le papier. Les pétales de prunier rouges sont apparus partout, et elles ont commencé à danser à pas feutrés, puis à voltiger autour de moi.

Je ne savais même pas où étaient mes yeux.

— Alors, ça te plaît? 

C’est à ce moment où il m’a demandé si ça me plaisait que je suis sortie de l’excitation.

Et aussi, à ce moment là que j’ai été prise par son regard si tendre et si affectueux.

J’avais l’impression d’être enlacée par lui.

— Ca te plaît pas? m’a-t-il redemandé.

— Si, j’aime bien, ai-je répondu à peine.

Je suis sortie précipitamment de sa chambre.

J’ai couru jusqu’à la plage en serrant fort mon poing.

Lorsque j’ai ouvert ma main, mon sceau qui venait d’être sculpté, en avait rougi la paume. Comme si un ciseau avait ouvert là une petite plaie saignante.

 

 

  

L’homme du sceau 2 (un an après)

 

  

 

Les vagues agitaient leurs langues. Elles partaient de loin, de la ligne de l’horizon confondu avec le ciel gris.  Elles avançaient progressivement d’un pas indistinct. Arrivant près de la plage, elles sortaient brusquement leur langue blanchâtre. 

Sur la plage désertée tout était transformé en souvenirs. Quelques uns déambulaient vaguement dans ma tête : la peau de mon frère qui s’enlevait comme celle du serpent ; le goût des algues saumâtres et fades que je grignotais par ennui ; les traces de pieds nus qui se noyaient dans les vagues ; les garçons qui s’amusaient à jeter les filles dans la mer ; les cris exaltés des filles qui réveillaient les corps somnolents.

Et puis.

Maman.

Le vent était trempé de son parfum et de l’odeur de sa poitrine : la marque « Amore ». Je criais son nom. L’étendu infini dévorait mon cri. Il se dispersait  platement dans l’hilarité de la plage. J’ai pincé les lèvres, et les mots emprisonnés tournaient dans ma bouche.

 

Je courais sur la plage pieds nus, avec un sceau dans la main. J’entendais mon cœur battre comme un tambour. Pendant que je regardais ma paume rougie par la trace du sceau, la vague montait sur le dos de mes pieds, et le chatouillait de bulles de mousse.

Je l’ai revu, l’homme du sceau.

Quand il m’a vu entrer dans sa petite chambre, il s’est levé précipitamment. Il s’est avancé vers moi et a pris mes mains. J’étais émue.

— Mademoiselle ! La voilà, ma petite dame !

Il m’a accueilli d’une voix presque chantante en remuant mes mains.

Hébétée, je ne pouvais plus prononcer quoi que ce soit. Il venait de m’électrocuter avec ses mains.

 

 

Il écoutait et papa parlait.

— Alors, c’est seulement dans une situation extrême que.

Il a repris son souffle.

La plupart des  grandes œuvres d’art sont nées souvent dans des situations extrêmes.

Le bossu le regardait attentivement. Papa a continué à parler, emporté lui-même dans son discours :

— Un artiste ne doit jamais négocier avec quoi que ce soit. A partir du moment où il convoite le confort et le pouvoir, on peut dire que son œuvre est morte.

Le bossu a répondu de sa voix efféminée. Elle paraissait un peu sombre :

—Je ne connais rien à l’art. Je ne suis qu’un artisan qui sculpte de petits sceaux.

Papa l’a défendu :

— Toi, tu es déjà un artiste. Tu sais mettre ton âme dans tes sceaux.

— Si vous le dites, a répliqué calmement le bossu. Mais je ne sais pas trop ce que vous voulez dire.

Il a soupiré une fois, et serré les dents, la bouche solidement fermée.

J’étais seule avec eux. Les autres dormaient à la maison d’à côté avec la mère du bossu. Papa me disait que j’étais une curieuse, car j’assistais chaque fois à leur conversation.

J’étais là, parce que le bossu était là. Je l’observais minutieusement. Aucun mouvement, aucun geste, aucun regard de lui ne pouvaient m’échapper. Sa voix, ses rires, le bruit de sa respiration et de son expiration, je les écoutais avec une attention aiguë.

Dehors le vent soufflait violemment. Il se transformait parfois en sifflement. Un court moment, le silence s’est installé entre les deux hommes. Le vent faisait trembler les vitres de la fenêtre.

— De quoi pleure-t-elle la fenêtre? me suis je  demandé en attendant que la conversation reprenne.

Papa a haussé la voix en regardant tout droit le bossu :

—Tu peux me croire. Parmi les prétendants « Artiste », il y a les petits artisans. Toi qui crois n’être qu’un petit artisan, tu es un artiste. Tu sais pourquoi ? Dans tes sceaux, ton esprit respire.

— Je ne sais pas comment mon esprit peut respirer dans mes sceaux. Une seule chose que je sais, c’est que je fais tout pour que mon sceau soit beau. Mes mains, ces petites mains savent ce que c’est de sculpter un sceau.

Le bossu a sorti ses mains et tendu les doigts. Les mains que je connaissais si bien. J’aurais pu même les dessiner sans les regarder. Il m’arrivait de temps en temps de les dessiner dans ma tête. Elles étaient fines et osseuses avec les doigts habiles et raffinés. Surtout quand il sculptait un sceau.

Le bossu a repris la parole :

Les gens pensent qu’un sceau sert juste pour tamponner leurs noms. Ils ne voient pas la beauté de l’écriture que représentent leurs sceaux. Pour moi, chaque sceau que j’ai sculpté a une beauté unique. Même si personne ne fait attention à ce que je fais.

Je te comprends mon ami, l’a réconforté papa.  La beauté est quelque chose de secret. Elle existe seulement pour ceux qui sont prêts à sentir et à recevoir.

  J’aime tellement les traces d’écriture qui apparaissent au bout de mon ciseau, les traces finement sculptées qui surgissent en rouge sur la feuille blanche. A ce moment là, je vis.

J’étais suspendue à ses lèvres. Visiblement ému, le bossu restait silencieux. Dans son regard paisible et  posé, étincelait un air de langueur. Cette fragilité troublante était à peine visible, mais suffisante pour que je voie son chagrin forgé au fil du temps et transformé en cristal. Chaque fois que je le voyais apparaître comme un scintillement dans son sourire ou dans son regard, j’essayais de le saisir et de le garder en mémoire le plus longtemps possible. Bien que cette image de cristal disparaisse aussi  futilement qu’une goutte de rosée.

 

La nuit était fort avancée. La petite fenêtre avait cessé de cahoter. La mer serait calme et les vagues pourraient enfin se coucher et rêver de voyager quelque part loin de la mer. Au delà de l’horizon où le souffle du printemps aurait peut-être commencé à remuer.

 

J’avais sommeil. Je me suis allongée et je voyais le visage du bossu à l’envers. Il me regardait de temps en temps avec ses yeux rieurs. A l’envers.

Devant mes yeux, le pinceau de papa faisait apparaître des fleurs rouges de prunier. Enflammé par l’émotion ou la passion, je ne savais pas trop, il voulait absolument peindre. J’ai essayé de garder les yeux ouverts. Mes paupières tombaient toutes seules. Je me suis frotté les yeux. Le bossu a pris ma tête avec ses mains et l’a posée sur son genou. Son genou était tout maigre.

Papa écrivait quelque chose à côté des fleurs rouges. Je me perdais dans le noir. Les écritures s’évaporaient une par une. J’entendais la voix de bossu qui appelait mon nom. Mais sa voix était trop lointaine et confuse.

Je lui ai demandé :

— Pourquoi m’appelles-tu de si loin ? 

Il ne me répondait pas.

— Viens, je ne t’entends pas, l’ai-je prié.

Une main caressait mon front. J’ai pris la main et l’ai amené sur mes lèvres. Ses doigts touchaient mon nez. J’ai reniflé. Une onde de vertige se propageait en moi. 

J’ai chuchoté :

— C’est à toi, cette main ?

             

 

- écrit en 2008. sounya.

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Samedi 5 mars 2011 6 05 /03 /Mars /2011 09:25

 

La femme de la brasserie

 

 

 

                            La scène est terminée ainsi futilement.

                                J’ai entendu la brisure de mon  rêve. 

 

 

Elle jette tout ce que sa main peut attraper, le cendrier en porcelaine, le chandelier en argent, la bouteille de saké, la chemise de papa, des journaux, les oreillers.

Je suis debout dans la cour, désemparée. Elle rugit comme un animal sauvage enragé. Elle va tout casser. Je fais attention de ne pas recevoir les objets sur ma tête. La théière s’envole juste au dessus de ma tête et tombe derrière moi. Bruit d’explosion. J’appuie mes mains sur mes oreilles.

Papa est assis sur le perron de l’entrée, accroupi, la tête enfoncée entre les épaules. Je vois qu’il y est pour quelque chose dans ce sinistre. Sinon, il n’y aurait pas de raison qu’il prenne ainsi cette posture de tortue coupable.

C’est drôle. J’ai l’impression d’assister à une pièce de théâtre : sur la scène, l’entrée de la maison derrière laquelle s’ouvre la porte d’une chambre. Au dedans une femme en colère crie en jetant au dehors les objets. Une scène de ménage ? C’est possible. Un encrier vient de taper le dos de l’acteur principal : papa. Il se tortille comme un vers de terre piqué par une aiguille, puis retrouve aussitôt sa posture de tortue. La femme sort de la chambre et s’élance sur papa.

— Menteur ! Tu n’es qu’un menteur, crie-t-elle.

Ses lèvres tremblent de rage. Dommage qu’elle n’ait pas mis son rouge à lèvres. Maintenant je sais que la vraie couleur de ses lèvres n’est pas violette. Elle est marron terne. Toutes sèches, elles ne brillent pas ses lèvres.

Elle crache de la salive. Du fond de la gorge, jaillit  un cri de rage.

— Dis quelque chose, hein ?

Elle va bientôt avaler la tête de papa. Il enfonce sa tête encore plus entre ses épaules. Je ne vois que ses cheveux et le bout de son nez.

Une ombre de nuage traverse la cour et s’arrête un moment. Le nuage curieux est probablement attiré par la scène. Evidemment, un spectacle rare comme celui-ci, il ne faut pas le manquer.

 

 

La femme que papa a amenée à la maison nous a préparé un bon petit déjeuner. J’étais agréablement surprise en voyant la table si soigneusement décorée. J’avais littéralement succombé à son charme. Elle nous a dit qu’elle serait notre nouvelle maman. Peu m’importe qu’elle soit ma nouvelle ou ancienne maman ; j’en avais déjà pas mal ; un tas de femmes voulait être notre maman ; papa était si beau ! J’étais simplement ravie d’avoir une maman aussi belle et aussi charmante. J’ai appris qu’elle travaillait dans une brasserie de la ville. Elle avait rencontré papa, alors qu’elle venait d’arriver là-bas.

— Je vivais à Séoul. Connaissez-vous un peu Séoul ? nous a-t-elle demandé.

Tout à coup, mon frère lui a jeté sa cuillère en s’écriant :

— Tu n’es qu’une fausse maman ! Ma vraie maman est en Allemagne. Elle travaille dans le plus grand hôpital d’Hambourg. Séoul n’est rien à côté de ça !

Puis il a quitté la table.

J’étais désolée de ce qui venait de se passer. Une belle dame comme elle ne méritait pas de subir ce genre d’acte insensé. Je me suis levée pour ramasser la cuillère, tombée à côté des pieds de la femme.

— Ne t’inquiète pas, je m’en occupe !

Elle s’est levée et a pris ma main pour arrêter mon geste. J’ai vu ses ongles longs vernis en bleu et ses doigts fins et propres. J’ai touché le dos de sa main.

— Tu as mis un beau vernis.

— C’est vrai ? Tu l’aimes ? Tu veux que je t’en mette?

— Oui, j’aimerais bien, lui ai-je répondu, toute timide.

Elle m’a souri en ramassant la cuillère. Ainsi souriait la fossette sur sa joue. Elle a baissé son regard en louchant légèrement. Ses sourcils rallongés par les couches de mascara faisaient une ombre sous ses yeux bridés. Ses lèvres violettes et épaisses brillaient comme une cerise bien mûre. Je pouvais mesurer l’épaisseur de la poudre blanche sur son visage. Il était fariné en plusieurs couches. Elle n’avait rien de naturel et ressemblait plutôt à une actrice de Kabuki. Elle dégageait une étrange beauté d’un visage qui n’était ni vivant ni mort. Je ne savais pas si elle était triste ou joyeuse.

— Pour ton frère, ce n’est pas grave, m’a-t-elle rassuré.

Ses grands yeux noirs étaient devant moi, juste à quelques centimètres. Un souffle froid sortait de sa bouche parfumée d’une odeur inconnue. J’étais ensorcelée. J’allais être transformée en une poupée Kabuki.

J’ai ressaisi mon esprit en secouant la tête. Cette fois-ci, je voyais la réincarnation de « La renarde blanche ».

Selon la légende, cette renarde blanche avait une queue de neuf mètres de longueur et elle se transformait en  femme à minuit précis. Elle sortait de la forêt pour aller chasser sa proie du jour. Une fois qu’elle avait repéré un jeune homme, elle le séduisait et faisait l’amour avec lui avant de le dévorer. Elle ne laissait de lui que des fragments d’os et des cheveux. Tous les hommes tombaient sous son charme irrésistible, et ils n’hésitaient pas à lui donner leur vie juste pour une seule nuit de délice.

— La Renarde blanche, murmurais-je.

— Qu’est-ce que tu disais? m’a-t-elle demandé.

 

Papa ne sortait plus de la chambre. Toute la journée, on entendait les rires des deux amoureux. L’homme riait « Ha ha ha. », et la femme « Ho ho ho. ».

C’était bien normal. Avec une telle beauté, il avait raison d’être si amoureux.

Bravo, papa !

 

Elle se levait avant tout le monde, et elle se maquillait aussitôt. Elle se couchait après tout le monde. Personne n’avait vu son visage démaquillé. Toujours bien nippée, elle avait l’art d’entretenir le secret de sa beauté. Tous les matins, une sylphide au masque de Kabuki me réveillait en me caressant le front de sa main blanche. Ses ongles longs vernis en bleu grattaient délicatement mes cheveux. Quand j’ouvrais les yeux, la beauté fantomatique me souriait. Tous les jours. Et j’adorais ça. 

 

 

La lune était pleine. Elle était seule dans la cour en train de fumer. Elle recevait en face la lumière dorée. Dorée aussi la fumée qui sortait de ses petites narines. Ses longs cheveux frisés ont pris aussi la couleur de l’or. J’ai avancé vers elle et je la regardais fixement, émerveillée.

Elle m’a demandé d’une voix aiguë :

— Tu n’a jamais vu une femme ?

Elle a longuement expiré la fumée de cigarette. Ses lèvres violettes étaient devenues plutôt bleuâtres. Elle a amené encore une fois la cigarette à sa bouche.

Cette fois-ci, elle a soufflé une grande bouffée de fumée sur moi. Puis elle a ri aux éclats. J’ai toussé.

J’ai pensé encore une fois à la « renarde blanche ». Je me suis penchée et mon regard s’est promené au bas de sa chemise de nuit blanche. Je voulais voir ses pieds. Peut-être avait-elle des pieds de renard.

— Quoi, tu n’a jamais vu les pieds d’une femme ?

Elle s’est déplacée d’un pas. Dans ses gédas japonais ses pieds étaient ceux d’un humain.

- On ne sait jamais, doutais-je encore.

Elle contemplait la lune.

Ses pupilles noires reflétaient la splendeur de la lumière, et devenaient de plus en plus brillantes. Elle a longuement respiré. C’était pour recevoir l’esprit de la lune.

Je suis restée immobile à côté d’elle. J’ai eu la chair de poule au  moment où j’ai entendu l’aboiement d’un chien. J’ai commencé à avoir froid.

Soudain elle m’a posé une question.

— Crois-tu vraiment qu’il y aurait un lapin sur la lune ? On dit qu’il est en train de piler des céréales. Le crois-tu?

Je n’ai pas pu lui répondre. J’étais en train de faire un vœu devant la lune : « Quand je serai grande, je serai la femme de la brasserie. »

 

J’ai laissé la femme seule dans la cour.

Je voulais rentrer avant que minuit arrive.

 

 

 

 

 

Papa est toujours immobile. Je regarde le sommet de sa tête coincée entre ses épaules. Il ne bouge pas même un seul cheveu. Sa bouche est fermement collée. Il est vraiment devenu un bloc de marbre.

La femme qui hurlait devant lui a l’air épuisée. Elle se jette par terre. Assise à côté de lui, elle commence à pleurnicher.

— Qu’est-ce que je suis folle. De te croire.

A présent, elle pousse des sanglots.

- Oh, mon destin. Mon pauvre destin ! s’apitoie-t-elle.

Le flot de larmes coule sur ses joues rugueuses, maintenant qu’elles sont démaquillées. Les cheveux enchevêtrés, les petits yeux, les larmes mélangées de morve sur sa peau desséchée. Elle n’est plus l’actrice de Kabuki ni la réincarnation de la « renarde blanche ». Elle est juste une serveuse de brasserie. Je suis choquée qu’elle puisse être si ordinaire.

Elle entre dans la chambre et ressort, une cigarette à la bouche. Je sais maintenant que la pièce touche à  sa fin. Je peux deviner comment cela va se dérouler.

Elle va encore pousser quelques cris désespérés contre papa, et elle fera son bagage. Elle quittera la maison en laissant derrière elle une trace d’air gelé.

Puisque c’est comme ça, je veux que cela se termine le plus vite possible.

Comme prévu elle rentre dans la chambre après avoir fini sa cigarette. Je guette l’intérieur de la chambre. Ça traîne.

Elle sort enfin avec son bagage, et s’arrête devant papa.

— Mon salaire, tu vas me payer quand ?  Mon salaire de deux mois, c’est pour quand ? cri-t-elle.

— Bientôt. Je te dis, c’est bientôt.

Il sort à peine une voix de moustique.

— Mon œil ! De toute façon, je ne te laisserai pas faire.

Elle se retourne brusquement, et quitte la maison en laissant le vent froid.

Papa, très soulagé, se lève lentement et disparaît dans la chambre. 

 

Ah non ! Ma femme de la brasserie!

Elle n’avait pas le droit de me faire ça !

 

 

 

 

- écrit en 2008, sounya.

 

 

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Lundi 28 février 2011 1 28 /02 /Fév /2011 13:45

 

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Sur le siège du train

mon corps immobile

 

Sur les couches de nuages

mes rêveries planent

 

 

- poésie, tableau : sounya.  le 25 février 2011

 

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Vendredi 25 février 2011 5 25 /02 /Fév /2011 18:43

 

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Par la fenêtre

la pluie douce chuchote

 

J’entends la nature murmurer

 

Ecoutant la nature

Ainsi mon cœur devient naturel

 

 

                                                                                  -*. Mme. Jang, femme de lettré

                                                                                   - . tableau, traduction, sounya

  

 

________________________________________________________

*. Mme. Jang (1598-1680), fille d’un grand lettré. Son prénom est inconnu. A dix ans, elle montra déjà un talent remarquable pour la calligraphie et  l’écriture. Elle épousa Y Mimyung(1560-1674) et eut deux fils qui devinrent plus tard des célèbres philosophes du néo-conficianisme. Son écriture est connue par sa vigueur et son originalité.

 

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Samedi 19 février 2011 6 19 /02 /Fév /2011 09:56

Une ivresse en rose

 

 

                           La neige rose des pétales de cerisier

                           tombe sans bruit sur mon front.

                          Je vais m’endormir sous le cerisier.

                           Mon rêve sera en rose.

       

 

 

Ce matin, je vais recevoir le grand prix du concours de peinture.

Alors je supporterai mieux la cérémonie du lundi. Je tolèrerai mieux la sensation froide du métal de sa ceinture qui colle et frotte rythmiquement sur mon front. Je me sentirai moins gênée par sa main droite posée sur mon crâne, même au moment où cette main tirera mes cheveux.

 

Je sais que mon maître a vraiment besoin de moi. Comme je suis la plus petite de la classe, je lui sers de repère. Pour lui, je suis un bâton de bois planté en terre derrière lequel les enfants se mettent en rang. Il veut que la file des enfants de sa classe soit plus droite que celle des autres classes, et que ses collègues aînés apprécient sa compétence d’enseignant. Car c’est un jeune instituteur qui vient juste d’être nommé.

— Ne faites pas un serpent « ramollo » ! Alignez-vous ! Tout droit ! crie-t-il en soulevant son bras gauche tendu vers les enfants tandis que, de sa main droite, il maintient fermement mon crâne. Chaque fois qu’il lève et abaisse le bras gauche, sa main droite tire ma tête vers lui.

— Aups, c’est froid !

Je retire ma tête en sursaut. 

Je déteste la sensation froide du métal de sa ceinture qui touche mon front. Ça m’électrocute. Déstabilisé, il reprend vite ma tête en enfonçant ses doigts dans mes cheveux pour retrouver son repère. Je m’angoisse chaque lundi, même à partir du dimanche soir en imaginant la cérémonie hebdomadaire.

Ce matin, avant de poser sa main sur ma tête, le maître m’a annoncé que j’étais la gagnante du concours de peinture.

— Quand le M. directeur appellera ton nom, tu iras   sans tarder pour recevoir le prix. D’accord ? 

Il a caressé mes cheveux, et j’ai senti la sensation doucereuse de sa main droite qui, d’habitude, m’énervait.

Je sais qu’il va aux bains publics chaque dimanche, et qu’il utilise un savon à la  pêche. Le parfum du savon émane de son pantalon et parvient jusqu’à  mes narines. Parfois, mon nez touche son pantalon juste l’endroit où il y a sa quéquette : je déteste ça plus encore que la froideur de sa ceinture. Il est si appliqué dans son travail qu’il oublie que je ne suis pas un bâton de bois. Il n’imagine pas que je puisse avoir des pensées et des sensations. Il s’obstine, et je crois que je vais me résigner.

      — Aups !

Il tire encore une fois mes cheveux, et sa ceinture est encore collée sur mon front. Je vais essayer de tourner la tête, est-ce possible ?

Et voilà, j’ai réussi.

Enfin, je respire… !

Non seulement je respire, mais je vois aussi autre chose que son pantalon.

Les pétales roses des cerisiers, éparpillés par terre,  tournent et se retournent au vent, s’envolent juste un peu, et se posent enfin calmement sur le sol. Ils frémissent sous le beau soleil matinal. J’ai l’impression qu’ils me reconnaissent et me sourient timidement. A mon tour, je leur réponds d’un sourire amical. Ce sont probablement les pétales que j’ai peints le jour du concours.

 

Chaque année en avril, l’école organise un concours de peinture. La consigne est de peindre les cerisiers de la cour. A ce qu’on dit, c’est la tradition depuis la fondation de l’école. Mais cette année, le concours était très spécial, car c’était la dernière fois qu’il avait lieu.  J’ai entendu dire que la cinquantaine de cerisiers plantés autour de la cour dataient de l’occupation japonaise et que désormais il était inadmissible de laisser fleurir encore le symbole national du Japon sur notre territoire. Depuis qu’un nouveau maire a été élu, le village bouge beaucoup.

 Mamie a trouvé que c’était très bien qu’on ait décidé d’abattre ces cerisiers.

— Il fallait le faire bien avant, a-t-elle affirmé.

Elle m’a raconté à quel point les japonais étaient cruels et sauvages. Ils étaient immoraux et vulgaires. Selon les rumeurs, les jeunes femmes japonaises ne mettaient pas de culotte, mais portaient juste un oreiller derrière le kimono. C’était pour coucher facilement avec n’importe qui et n’importe où.

— C’était probablement vrai, disait-elle. Ils nous ont interdit de parler le coréen et de l’écrire.

Et elle ajoutait :

— Tous les jeunes hommes du village étaient recrutés pour partir en guerre contre les Américains. La plupart d’eux ne sont jamais revenus. On devait cacher les jeunes filles, car ils les attrapaient de force pour les envoyer au front. On les appelaient « l’Unité de consolation », et les jeunes filles devaient coucher avec les soldats japonais. Ça allait jusqu’à plusieurs dizaines de fois par jour. 

Mamie tremblait. La haine enflammait ses yeux.

Papa lui a fait remarqué que les cerisiers n’étaient pour rien dans cette histoire et que les cerisiers n’étaient que des cerisiers. Furieuse, mamie lui a crié dessus.

— Quoi ? Comment peux-tu dire ça ? Ces cerisiers ont été plantés par les japonais. C’est honteux de les avoir gardés jusqu’à maintenant ! 

 Pendant qu’elle criait, de sa bouche grande ouverte, une petite explosion de crachat se propulsait vers papa qui, d’un geste rapide, a réussi à l’éviter.

— Ce que je veux dire, continuait-il en prenant garde aux crachats de mamie qui pouvaient tomber sur lui à tout moment.

— C’est que ce ne sont pas des cerisiers qui ont fait toutes ces conneries. Ce sont des hommes. Des humains sont responsables de tout ça, maman, pas des cerisiers. En plus, ils sont beaux à regarder, surtout dans cette saison printanière. 

Je ne savais pas pourquoi il avait l’air de s’ennuyer mortellement et ses yeux égarés se promenaient dans le vide. Je ne comprenais pas trop bien, ni mamie ni papa. A vrai dire, je m’en foutais.

 

 

Le jour du concours, j’ai regardé longuement les cerisiers. Les fleurs inondaient partout la cour de l’école ; tout était coloré en rose.  Avant de m’installer, je me suis promenée sous les cerisiers. Ils étaient tous grands et robustes, et les enfants couraient en zigzag entre les troncs.  La neige rose des pétales tombaient en douceur sur mon front : c’était chatouillant et caressant. J’ai vu un garçon devant moi, debout, les bras grands ouverts, les yeux fermés. Quelques pétales se sont posés sur sa tête grise, rasée comme celle d’un petit moine. Lentement, il a commencé à tourner en rond, et puis de plus en plus vite. Je croyais que les pétales sur sa tête tomberaient tout de suite, mais ils sont restés bien collés sur son crâne. Auraient-ils des pattes comme des petits papillons ? Le garçon est tombé. Il riait, allongé par terre. J’ai vu ses yeux ivres en rose.

 Il rêvait.

Ici et là, les enfants somnolaient sous les cerisiers. On voyait à peine le ciel bleu qui étincelait entre les pétales roses.  La salive sucrée est montée sous ma langue lorsque j’ai pensé que les cerisiers ressemblaient à d’énormes barbes à papa. Je monterais bien sur une barbe à papa géante, et la mangerais toute la journée.

Brusquement, j’avais envie de dire à tout le monde que je les aimais.

Même à mamie !

Si elle avait été à côté de moi, je me serais jetée dans ses bras pour lui dire, « Mamie, je t’aime ! ».

Je me suis assise sur la racine d’un cerisier. Mon cœur était rempli d’une étrange émotion indicible. Une sensation de bonheur qui n’était pas joyeuse, un mélange bizarre de joie, de tristesse et de colère. J’ai doucement caressé ma poitrine juste au-dessus de mon cœur pour me calmer.

Comment pouvait-on envisager d’abattre ces beaux cerisiers qui nous rendaient si heureux ? 

Pourquoi les cerisiers devaient-ils être punis?

 

Les fleurs faisaient un dernier baiser à leur arbre, un long baiser pour ne jamais oublier !

Les corps fins et fragiles des pétales embrassaient leur arbre le plus longtemps possible, une dernière fois.

 

 

- écrit en 2008 par sounya

 

 

 

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Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 13:02

Sounya Art Poétique

Sounya peint et écrit

             Snapshot_20110116_2-copie-1.JPG

 

Fille du peintre coréen Wondang (원당 황인현)

Sounya peint depuis son enfance.

 

Livres

         Ainsi ce

   Ainsi ce monde devient céleste

Poésies anciennes de femmes coréennes

traduites, illustrées par Sounya

Editeur Sounya

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    lia_3_.jpg

Traces et Signes

Poésies et tableaux d'encre de chine de Sounya

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Les poésies anciennes de femmes coréennes

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Date: 11 janvier - 18 mars 2012

Lieu: Entrepôt Paris 14ème

 

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