Partager l'article ! Nouvelle (Mon village natal) - "La saison d'azalée": & ...
Je trace pour que cela devienne un signe.
sur le ciel blanc en soie
sur le nuage cotonné
tes lèvres de grenadine
La terre s’étire dans la brume d’une douce chaleur. Les azalées, les forsythias et les herbes fraîches ont inondé la poitrine de la petite montagne, tandis que sur les champs, les fleurs de poirier se sont étendues comme les flocons de neige.
Partout des taches roses et jaunes sur fond vert délicatement diluées…. Tout est noyé dans cette exaltation tendre de couleurs et de parfums printaniers.
Je me sens inerte. Il me paraît impossible de bouger même le bout d’un seul doigt.
Je m’allonge sur les herbes.
— Tu ne cherches pas le trésor ?
Une amie me crie en passant près de moi en courant. Sa jupe en satin rouge se soulève, et je vois sa culotte blanche.
Ai-je entendu quelque chose ?
C’était tellement instantané et incertain que je me demande si je ne suis pas dans un rêve. Il faut que je me réveille et que j’aille chercher le trésor. Mais le soleil me couvre comme un drap de duvet. Je me sens de plus en plus avachie.
De loin, j’entends un cri de joie.
— Je l’ai trouvé !
L’amie à la jupe rouge revient et se jette sur moi en haletant. Cet odeur de cacahouète sucré…, je la connais : elle a mangé le « Bonbon de pupille ».
— Regarde, je l’ai eu !
Elle agite un petit ruban blanc devant mes yeux.
— J’ai gagné un stylo à plume, c’est écrit ici, le vois-tu ?
Sur son front, sont collées quelques mèches de ses cheveux mouillés de sueur. Ses narines palpitent. Son haleine chaude s’échappe de son corps essoufflé.
— Moi, je vais aller voir les gens danser.
Elle part en courant. N’est-elle vraiment plus là ? Etrange que l’image de son visage rougi de chaleur soit encore là, devant mes yeux. Superposée sur le ciel indigo, son image flotte comme un reflet d’eau. Je tends mon bras en agitant vers le ciel. Son visage clapote et disparaît dans le bleu.
Il faut que je me lève pour aller voir danser les gens.
Sur le plateau de la montagne, tout le monde danse.
Les mamans et les papas, les enseignants de l’école, le Monsieur gardien et sa femme, quelques mamies et papis, le clochard du village…. Personne ne semble être gêné par la mélodie ringarde du mambo qui bourdonne comme la voix d’une grand-mère enrhumée. Je crois que c’est le moment de changer la radio cassette de l’école.
Les enfants déambulent autour des adultes qui se laissent aller. Quelques gamins grignotent des pattes de calamars séchés. Il faut dire que ça pue. Mais quelle importance ? C’est le jour du grand pique-nique. Aujourd’hui, il m’est permis également de boire du Coca-cola qui, selon maman, est une boisson nuisible pour la santé.
Autour des enfants, des marchands ambulants crient pour attirer les clients.
— Pattes de calamars !
Parfois la concurrence les oblige à innover :
— Ici, c’est des pattes de calamars grillées sur le charbon !
— Calamars séchés, grillés, la peau enlevée !
Les marchands de sucette, de pop-corn, de ballons, de pistolet à eau…, ils sont venus pour faire un chiffre d’affaire avec l’argent de poche des enfants. S’il y a un client à qui aucun marchand ne réussira à vendre quoi que ce soit, c’est ma sœur. Elle ne sortira pas une seule pièce de son porte monnaie, déjà suffisamment lourd, alors que les autres et moi profitons à volonté du plaisir de dépenser. Cela nous a beaucoup manqué.
Sous l’ombre d’un vieux sapin, le marchand de caramel prépare son spectacle. Ses caramels ont un goût tout à fait médiocre. C’est tout de même lui qui attire le plus d’enfants. Il n’essaie pas de vendre ses caramels — de toute façon ça ne marchera pas — mais il nous offre un spectacle très amusant en faisant claquer les lames de ses énormes ciseaux. La paire de ciseaux émet un son particulier qui ressemble un peu à celui d’une cymbale cassée.
D’abord, il commence sur un rythme lent et régulier en entonnant « Le chant de caramel ». Petit à petit, sa voix subtile et fragile prend de la force, et change brusquement de ton. Le rythme de claquement des ciseaux devient rapide et irrégulier. Le chanteur tourne plusieurs fois sur lui-même et s’arrête brutalement. Puis il lance la paire de ciseaux en l’air, et tourne encore une fois pendant que les ciseaux retombent en tourbillonnant. Les enfants ont peur qu’il ne se blesse en rattrapant les ciseaux. Ils tremblent, certains serrent la poitrine.
Imperturbable, le marchand de caramel lève le bras en poussant un cri pour se concentrer. A la retombée des ciseaux, son pouce et ses quatre doigts se glissent souplement dans les deux anneaux, juste à la bonne place.
— Oui, oui ! s’exclament les enfants.
Sous un tonnerre d’applaudissements, le marchand de caramel enlève son chapeau en paille et salut ses clients.
Qui pourrait partir sans acheter son caramel après avoir vu un tel spectacle?
Les enfants sortent des pièces avec plaisir — tous sauf ma sœur. Moi, j’achète une tranche de caramel aux sésames, le seul qui ait un goût à peu près correct.
Au milieu des gens qui se déhanchent en tournant dans tous les sens, je remarque soudain la chemise rose de maman. Elle danse avec quelqu’un. Ses joues ont pris la couleur d’azalée comme si elle était légèrement ivre. Son partenaire a posé le bras sur les épaules de maman et elle sourit en lui retournant un regard complice. Je veux savoir à qui sourit-elle d’une manière si tentatrice. A qui ?
Je m’en doutais, c’est mon maître !
Habillé en costume cravate même le jour du pique-nique !
Je me rappelle maintenant. Pendant la cérémonie du lundi dernier, il m’avait chuchoté :
— Sais-tu que tu es belle comme ta maman ?
Intriguée, je ne savais pas quoi répondre. Me voyant embarrassée, il a pincé mon nez avec ses doigts mais sans me faire mal. Et il a murmuré :
— Coquine !
Au bord de ses lèvres, est apparu un sourire affectueux.
— C’est bientôt le pique-nique, n’est-ce pas ?
Il m’a posé cette question d’une voix presque inaudible. Il riait bêtement et son regard était flou et absent. Je trouvais qu’il était un peu dans la lune.
A présent, le voilà excité comme un jeune cheval, il cabriole à côté de maman.
Brusquement il la prend dans ses bras et la relâche aussitôt. Maman fait semblant de ne pas être surprise. Elle remonte ses mèches tombées sur son visage. Ses éclats de rire se dispersent entre les mélodies de Rock’n’roll.
Elle passe sous le bras de mon maître qui la rattrape tendrement sur son dos. Il la serre un moment et elle s’échappe en pivotant plusieurs fois. Cette fois-ci, ils se tendent la main et se rapprochent pour tourner ensemble. Leurs jambes se croisent et se frottent. La cravate bleu marine de mon maître s’agite au vent en effleurant la chemise rose de maman. Elle est illuminée d’un sourire exquis. Je ne l’ai jamais vu dans un état pareille. Avec ses joues empourprées, on pourrait la prendre pour une adolescente toute timide.
Ne seraient-ils pas amoureux par hasard ?
Hier soir, maman a longtemps soigné son visage après nous avoir annoncé qu’elle avait pris un jour de congé spécial pour venir au pique-nique.
— Moi aussi, j’ai envie de connaître ce que c’est un repos, a-t-elle dit en étalant sur son visage de la crème ; la marque de celle-ci était la fameuse « Amore ».
Après une longe séance de massage, elle est restée allongée pendant plus d’une demi-heure, avec le visage couvert de tranches de concombre.
Avant d’aller se coucher, elle nous a embrassés affectueusement un par un. Un énorme tas de bigoudis était collé sur sa tête. J’étais étonnée qu’elle ait décidé de dormir avec une tête pareille.
J’étais avant tout ravie, parce que mamie ne viendrait pas au pique-nique avec nous. J’ai passé une nuit agréablement détendue. Ni pipi au lit, ni cauchemar. Une grande bouffée d’oxygène.
Ce matin en montant à la montagne, je me suis retournée plusieurs fois pour voir si ce n’était pas mamie qui nous suivait et c’était bien maman qui levait la main pour me signaler qu’elle était là. J’étais gonflée de joie.
A notre arrivée, mon maître a sifflé plusieurs fois pour que les enfants gardent une file bien droite, mais personne ne l’écoutait. Finalement il a sorti un harmonica et rangé son sifflet dans sa poche. Il a commencé à jouer « Le printemps de mon village » et nous chantions ensemble sur la mélodie de l’harmonica. Les oiseaux sifflotaient les refrains. Les ruisseaux gazouillaient, et la montagne nous écoutait silencieusement. Au-dessus des fleurs d’azalée, deux papillons se faisaient la cour. Les ailes se frôlaient, les deux corps virevoltaient. Une fois, deux fois, trois fois….
Enlacés, il se sont posés sur un pétale.
Les azalées s’enflammaient.
Sounya peint et écrit
Fille du peintre coréen Wondang (원당 황인현)
Sounya peint depuis son enfance.
Livres
Ainsi ce monde devient céleste
Poésies anciennes de femmes coréennes
traduites, illustrées par Sounya
Disponible: sur Fnac
Traces et Signes
Poésies et tableaux d'encre de chine de Sounya
Editions Alternatives
Disponible chez Editeur Sounya
Exposition: Traces et Signes
Actuellement au Centre d'Ailleurs
Jusqu'à 28 juillet 2012
Cahvarot
63520 Saint Jean des Ollières
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