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Je trace pour que cela devienne un signe.
L’homme du sceau 1
Ses cheveux ondoyaient tristement tandis qu’il souriait paisiblement. On disait qu’aucune femme ne voulait l’épouser. Parce qu’il était bossu.
— C’est comme ça.
Cette phrase sortait de temps en temps comme un soupir entre ses deux éclats de rire.
Il ne savait pas que je regardais souvent et très attentivement ses mains et ses doigts, si fins, si raffinés, avec lesquels il avait sculpté des milliers de sceaux.
J’avais 11 ans. Il était mon voisin.
— Pousse un peu ta tête. Je ne vois rien.
Il repousse ma tête enfoncée sur la table juste devant son ciseau de graveur.
— Pour voir comment tu fais un sceau.
Je retire ma tête en le regardant, désolée. Comme d’habitude.
— Mais tu n’a pas besoin d’enfoncer ta tête comme ça.
Il me gronde à la manière d’un grand frère. Comme d’habitude.
Ça se passe comme ça chaque fois. Je le fais un peu exprès pour voir ses yeux rieurs quand il me gronde. Le sourire de ses yeux me déstabilise fort. Je me demande comment sa pupille noire et son blanc de l’œil peuvent rigoler d’un air à la fois triste et folâtre.
Je vais chez lui chaque fois qu’il a un client qui vient pour faire un sceau. D’ailleurs c’est lui qui m’appelle avant de sculpter un sceau.
— Tu viens?
Pour m’appeler, il hausse juste un peu la voix dans sa chambre et c’est vraiment suffisant pour que je l’entende depuis la nôtre.
Nous n’avons qu’une seule chambre et cinq membres de ma famille logent là pendant toute la durée des vacances.
Au bord d’une petite plage, quelques maisons en chaume en forme de champignon sont éparses. Elles somnolent sous la languissante chaleur d’été.
Les gens font des allers et retours toute la journée entre la plage et les chaumières comme de petits crabes derrière lesquels courent les enfants.
La peau de tout le monde a commencé à peler à force d’être brûlée. J’aime tirer la peau de mon frère. Ça s’enlève facilement comme celle du serpent. Chaque fois que je tire des lambeaux de sa peau, il n’arrête pas de rigoler en montrant sa gencive qui ne garde que quelques dents.
Lorsque j’ai rencontré le bossu, l’ennui de longues vacances avait déjà bien germé. Il était apparu devant moi comme un vent de fraîcheur.
Il m’a simplement demandé si je voulais voir les sceaux qu’il avait sculptés.
J’étais d’abord très impressionnée par son visage aussi fin que celui d’une jeune mariée. Il avait la peau livide et transparente, le nez pointu, les yeux noir foncé, le front bien ferme et brillant. Et surtout ses cheveux abondants et ondoyants sur son front bien dégagé, m’avaient fait penser à l’image d’un musicien surdoué. La présence d’une bosse sur son dos entre ses épaules m’avait contrariée. Car il tenait bien droit son corps malgré sa petite taille, et la bosse n’avait vraiment pas sa place sur ce corps parfaitement proportionné.
Aujourd’hui, de sa voix un peu efféminée, il m’a appelé en rajoutant qu’il y aurait une surprise.
La chambre du bossu est très petite. Pour franchir la porte, il faut baisser la tête. A côté d’une petite fenêtre carrée à travers laquelle un pinceau de lumière éclaire à peine sa chambre, est posée une modeste table de travail. C’est là où il sculpte des sceaux. Sur un coin de la table, sont alignées avec ordre les petites boites en bambou : j’aime regarder attentivement les outils et les bâtons de bois rangés dans ces boites.
— Aujourd’hui je vais faire un sceau avec ça.
Il m’a montré un petit bâton juste devant mes yeux.
— Mais il est tout petit. Comment tu mets les lettres dedans? lui ai-je demandé, surprise.
La surface de la tranche du bâton en forme ovale ne dépassait même pas un centimètre carré. Et il devait sculpter quatre lettres dedans.
— Tu vas voir.
Il m’a souri en répondant.
Ses yeux sont devenus des croissants de lune, et ses dents un peu saillies en avant mais bien ordonnées souriaient encore plus que ses yeux.
Il a coincé le bâton dans une petite boite divisée en deux parties serrées pour le fixer solidement. Puis il a pris un ciseau dont la pointe de lame était aiguë comme une aiguille.
J’ai retenu mon souffle car il a fermé sa bouche fermement et pincé ses lèvres avec ses dents comme s’il voulait empêcher de sortir de son corps quoi que ce soit. Le ciseau est coincé au milieu de ses deux mains.
Il a expiré longuement et posé doucement la pointe de lame avec prudence sur le bord de la surface du bâton.
Ensuite, je voyais ses doigts tendus poussant lentement le ciseau. Ses bras sont devenus durs à force de concentrer sa force et le bout de ses doigts tremblait discrètement et convulsivement.
Au fur et à mesure que la trace du ciseau avançait, le fil effilé de bois tombait de la pointe de la lame.
Les yeux grands ouverts du bossu sont devenus presque féroces. Il avait l’air de vouloir percer le bâton avec ses yeux. Au bout de son expiration, il poussait brièvement un gémissement.
Mon regard a suivi la trace du ciseau qui laissait derrière elle une autre trace d’écriture. Elles étaient tellement minimes que tout cela m’a coupé le souffle.
— Ca y est !
Il a sorti le bâton.
Le sceau est achevé.
Il a tenu le sceau entre son pouce et l’index pour regarder tout prés. Lorsqu’il a soufflé sur le sceau, des particules de morceaux de bois se sont envolées en une toute petite fumée tourbillonnante.
— Ca y est? Je peux le voir?
— Bien sûr.
Il a pris un papier blanc en me répondant.
Ensuite, il a ouvert la petite boite ronde en porcelaine blanche. C’est pour mettre la pâte rouge sur le sceau. Il a légèrement tapoté le sceau deux trois fois sur la pâte et tamponné sur le papier blanc.
Le geste de sa main osseuse et de ses doigts fins était à la fois beau et triste.
— La surprise! a-t-il dit avec un sourire liant.
J’ai regardé la tache rouge imprimée sur le papier.
— C’est mon nom! ai-je crié.
C’était bien mon nom qui ressemblait à un pétale de prunier rouge sur la neige d’avril, ou à une tache de sang frais tombée sur une robe de mariée.
J’étais éblouie et excitée par la tache rouge, et presque enivrée.
J’ai pris le sceau et tamponné plusieurs fois sur le papier. Les pétales de prunier rouges sont apparus partout, et elles ont commencé à danser à pas feutrés, puis à voltiger autour de moi.
Je ne savais même pas où étaient mes yeux.
— Alors, ça te plaît?
C’est à ce moment où il m’a demandé si ça me plaisait que je suis sortie de l’excitation.
Et aussi, à ce moment là que j’ai été prise par son regard si tendre et si affectueux.
J’avais l’impression d’être enlacée par lui.
— Ca te plaît pas? m’a-t-il redemandé.
— Si, j’aime bien, ai-je répondu à peine.
Je suis sortie précipitamment de sa chambre.
J’ai couru jusqu’à la plage en serrant fort mon poing.
Lorsque j’ai ouvert ma main, mon sceau qui venait d’être sculpté, en avait rougi la paume. Comme si un ciseau avait ouvert là une petite plaie saignante.
Les vagues agitaient leurs langues. Elles partaient de loin, de la ligne de l’horizon confondu avec le ciel gris. Elles avançaient progressivement d’un pas indistinct. Arrivant près de la plage, elles sortaient brusquement leur langue blanchâtre.
Sur la plage désertée tout était transformé en souvenirs. Quelques uns déambulaient vaguement dans ma tête : la peau de mon frère qui s’enlevait comme celle du serpent ; le goût des algues saumâtres et fades que je grignotais par ennui ; les traces de pieds nus qui se noyaient dans les vagues ; les garçons qui s’amusaient à jeter les filles dans la mer ; les cris exaltés des filles qui réveillaient les corps somnolents….
Et puis….
Maman.
Le vent était trempé de son parfum et de l’odeur de sa poitrine : la marque « Amore ». Je criais son nom. L’étendu infini dévorait mon cri. Il se dispersait platement dans l’hilarité de la plage. J’ai pincé les lèvres, et les mots emprisonnés tournaient dans ma bouche.
Je courais sur la plage pieds nus, avec un sceau dans la main. J’entendais mon cœur battre comme un tambour. Pendant que je regardais ma paume rougie par la trace du sceau, la vague montait sur le dos de mes pieds, et le chatouillait de bulles de mousse.
Je l’ai revu, l’homme du sceau.
Quand il m’a vu entrer dans sa petite chambre, il s’est levé précipitamment. Il s’est avancé vers moi et a pris mes mains. J’étais émue.
— Mademoiselle ! La voilà, ma petite dame !
Il m’a accueilli d’une voix presque chantante en remuant mes mains.
Hébétée, je ne pouvais plus prononcer quoi que ce soit. Il venait de m’électrocuter avec ses mains.
Il écoutait et papa parlait.
— Alors, c’est seulement dans une situation extrême que….
Il a repris son souffle.
— La plupart des grandes œuvres d’art sont nées souvent dans des situations extrêmes.
Le bossu le regardait attentivement. Papa a continué à parler, emporté lui-même dans son discours :
— Un artiste ne doit jamais négocier avec quoi que ce soit. A partir du moment où il convoite le confort et le pouvoir, on peut dire que son œuvre est morte.
Le bossu a répondu de sa voix efféminée. Elle paraissait un peu sombre :
—Je ne connais rien à l’art. Je ne suis qu’un artisan qui sculpte de petits sceaux.
Papa l’a défendu :
— Toi, tu es déjà un artiste. Tu sais mettre ton âme dans tes sceaux.
— Si vous le dites, a répliqué calmement le bossu. Mais je ne sais pas trop ce que vous voulez dire.
Il a soupiré une fois, et serré les dents, la bouche solidement fermée.
J’étais seule avec eux. Les autres dormaient à la maison d’à côté avec la mère du bossu. Papa me disait que j’étais une curieuse, car j’assistais chaque fois à leur conversation.
J’étais là, parce que le bossu était là. Je l’observais minutieusement. Aucun mouvement, aucun geste, aucun regard de lui ne pouvaient m’échapper. Sa voix, ses rires, le bruit de sa respiration et de son expiration, je les écoutais avec une attention aiguë.
Dehors le vent soufflait violemment. Il se transformait parfois en sifflement. Un court moment, le silence s’est installé entre les deux hommes. Le vent faisait trembler les vitres de la fenêtre.
— De quoi pleure-t-elle la fenêtre? me suis je demandé en attendant que la conversation reprenne.
Papa a haussé la voix en regardant tout droit le bossu :
—Tu peux me croire. Parmi les prétendants « Artiste », il y a les petits artisans. Toi qui crois n’être qu’un petit artisan, tu es un artiste. Tu sais pourquoi ? Dans tes sceaux, ton esprit respire.
— Je ne sais pas comment mon esprit peut respirer dans mes sceaux. Une seule chose que je sais, c’est que je fais tout pour que mon sceau soit beau. Mes mains, ces petites mains savent ce que c’est de sculpter un sceau.
Le bossu a sorti ses mains et tendu les doigts. Les mains que je connaissais si bien. J’aurais pu même les dessiner sans les regarder. Il m’arrivait de temps en temps de les dessiner dans ma tête. Elles étaient fines et osseuses avec les doigts habiles et raffinés. Surtout quand il sculptait un sceau.
Le bossu a repris la parole :
— Les gens pensent qu’un sceau sert juste pour tamponner leurs noms. Ils ne voient pas la beauté de l’écriture que représentent leurs sceaux. Pour moi, chaque sceau que j’ai sculpté a une beauté unique. Même si personne ne fait attention à ce que je fais.
— Je te comprends mon ami, l’a réconforté papa. La beauté est quelque chose de secret. Elle existe seulement pour ceux qui sont prêts à sentir et à recevoir.
— J’aime tellement les traces d’écriture qui apparaissent au bout de mon ciseau, les traces finement sculptées qui surgissent en rouge sur la feuille blanche. A ce moment là, je vis.
J’étais suspendue à ses lèvres. Visiblement ému, le bossu restait silencieux. Dans son regard paisible et posé, étincelait un air de langueur. Cette fragilité troublante était à peine visible, mais suffisante pour que je voie son chagrin forgé au fil du temps et transformé en cristal. Chaque fois que je le voyais apparaître comme un scintillement dans son sourire ou dans son regard, j’essayais de le saisir et de le garder en mémoire le plus longtemps possible. Bien que cette image de cristal disparaisse aussi futilement qu’une goutte de rosée.
La nuit était fort avancée. La petite fenêtre avait cessé de cahoter. La mer serait calme et les vagues pourraient enfin se coucher et rêver de voyager quelque part loin de la mer. Au delà de l’horizon où le souffle du printemps aurait peut-être commencé à remuer.
J’avais sommeil. Je me suis allongée et je voyais le visage du bossu à l’envers. Il me regardait de temps en temps avec ses yeux rieurs. A l’envers.
Devant mes yeux, le pinceau de papa faisait apparaître des fleurs rouges de prunier. Enflammé par l’émotion ou la passion, je ne savais pas trop, il voulait absolument peindre. J’ai essayé de garder les yeux ouverts. Mes paupières tombaient toutes seules. Je me suis frotté les yeux. Le bossu a pris ma tête avec ses mains et l’a posée sur son genou. Son genou était tout maigre.
Papa écrivait quelque chose à côté des fleurs rouges. Je me perdais dans le noir. Les écritures s’évaporaient une par une. J’entendais la voix de bossu qui appelait mon nom. Mais sa voix était trop lointaine et confuse.
Je lui ai demandé :
— Pourquoi m’appelles-tu de si loin ?
Il ne me répondait pas.
— Viens, je ne t’entends pas, l’ai-je prié.
Une main caressait mon front. J’ai pris la main et l’ai amené sur mes lèvres. Ses doigts touchaient mon nez. J’ai reniflé. Une onde de vertige se propageait en moi.
J’ai chuchoté :
— C’est à toi, cette main ?
- écrit en 2008. sounya.
Sounya peint et écrit
Fille du peintre coréen Wondang (원당 황인현)
Sounya peint depuis son enfance.
Livres
Ainsi ce monde devient céleste
Poésies anciennes de femmes coréennes
traduites, illustrées par Sounya
Disponible: sur Fnac
Traces et Signes
Poésies et tableaux d'encre de chine de Sounya
Editions Alternatives
Disponible chez Editeur Sounya
Exposition: Traces et Signes
Actuellement au Centre d'Ailleurs
Jusqu'à 28 juillet 2012
Cahvarot
63520 Saint Jean des Ollières
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