La femme de la brasserie

 

 

 

                            La scène est terminée ainsi futilement.

                                J’ai entendu la brisure de mon  rêve. 

 

 

Elle jette tout ce que sa main peut attraper, le cendrier en porcelaine, le chandelier en argent, la bouteille de saké, la chemise de papa, des journaux, les oreillers.

Je suis debout dans la cour, désemparée. Elle rugit comme un animal sauvage enragé. Elle va tout casser. Je fais attention de ne pas recevoir les objets sur ma tête. La théière s’envole juste au dessus de ma tête et tombe derrière moi. Bruit d’explosion. J’appuie mes mains sur mes oreilles.

Papa est assis sur le perron de l’entrée, accroupi, la tête enfoncée entre les épaules. Je vois qu’il y est pour quelque chose dans ce sinistre. Sinon, il n’y aurait pas de raison qu’il prenne ainsi cette posture de tortue coupable.

C’est drôle. J’ai l’impression d’assister à une pièce de théâtre : sur la scène, l’entrée de la maison derrière laquelle s’ouvre la porte d’une chambre. Au dedans une femme en colère crie en jetant au dehors les objets. Une scène de ménage ? C’est possible. Un encrier vient de taper le dos de l’acteur principal : papa. Il se tortille comme un vers de terre piqué par une aiguille, puis retrouve aussitôt sa posture de tortue. La femme sort de la chambre et s’élance sur papa.

— Menteur ! Tu n’es qu’un menteur, crie-t-elle.

Ses lèvres tremblent de rage. Dommage qu’elle n’ait pas mis son rouge à lèvres. Maintenant je sais que la vraie couleur de ses lèvres n’est pas violette. Elle est marron terne. Toutes sèches, elles ne brillent pas ses lèvres.

Elle crache de la salive. Du fond de la gorge, jaillit  un cri de rage.

— Dis quelque chose, hein ?

Elle va bientôt avaler la tête de papa. Il enfonce sa tête encore plus entre ses épaules. Je ne vois que ses cheveux et le bout de son nez.

Une ombre de nuage traverse la cour et s’arrête un moment. Le nuage curieux est probablement attiré par la scène. Evidemment, un spectacle rare comme celui-ci, il ne faut pas le manquer.

 

 

La femme que papa a amenée à la maison nous a préparé un bon petit déjeuner. J’étais agréablement surprise en voyant la table si soigneusement décorée. J’avais littéralement succombé à son charme. Elle nous a dit qu’elle serait notre nouvelle maman. Peu m’importe qu’elle soit ma nouvelle ou ancienne maman ; j’en avais déjà pas mal ; un tas de femmes voulait être notre maman ; papa était si beau ! J’étais simplement ravie d’avoir une maman aussi belle et aussi charmante. J’ai appris qu’elle travaillait dans une brasserie de la ville. Elle avait rencontré papa, alors qu’elle venait d’arriver là-bas.

— Je vivais à Séoul. Connaissez-vous un peu Séoul ? nous a-t-elle demandé.

Tout à coup, mon frère lui a jeté sa cuillère en s’écriant :

— Tu n’es qu’une fausse maman ! Ma vraie maman est en Allemagne. Elle travaille dans le plus grand hôpital d’Hambourg. Séoul n’est rien à côté de ça !

Puis il a quitté la table.

J’étais désolée de ce qui venait de se passer. Une belle dame comme elle ne méritait pas de subir ce genre d’acte insensé. Je me suis levée pour ramasser la cuillère, tombée à côté des pieds de la femme.

— Ne t’inquiète pas, je m’en occupe !

Elle s’est levée et a pris ma main pour arrêter mon geste. J’ai vu ses ongles longs vernis en bleu et ses doigts fins et propres. J’ai touché le dos de sa main.

— Tu as mis un beau vernis.

— C’est vrai ? Tu l’aimes ? Tu veux que je t’en mette?

— Oui, j’aimerais bien, lui ai-je répondu, toute timide.

Elle m’a souri en ramassant la cuillère. Ainsi souriait la fossette sur sa joue. Elle a baissé son regard en louchant légèrement. Ses sourcils rallongés par les couches de mascara faisaient une ombre sous ses yeux bridés. Ses lèvres violettes et épaisses brillaient comme une cerise bien mûre. Je pouvais mesurer l’épaisseur de la poudre blanche sur son visage. Il était fariné en plusieurs couches. Elle n’avait rien de naturel et ressemblait plutôt à une actrice de Kabuki. Elle dégageait une étrange beauté d’un visage qui n’était ni vivant ni mort. Je ne savais pas si elle était triste ou joyeuse.

— Pour ton frère, ce n’est pas grave, m’a-t-elle rassuré.

Ses grands yeux noirs étaient devant moi, juste à quelques centimètres. Un souffle froid sortait de sa bouche parfumée d’une odeur inconnue. J’étais ensorcelée. J’allais être transformée en une poupée Kabuki.

J’ai ressaisi mon esprit en secouant la tête. Cette fois-ci, je voyais la réincarnation de « La renarde blanche ».

Selon la légende, cette renarde blanche avait une queue de neuf mètres de longueur et elle se transformait en  femme à minuit précis. Elle sortait de la forêt pour aller chasser sa proie du jour. Une fois qu’elle avait repéré un jeune homme, elle le séduisait et faisait l’amour avec lui avant de le dévorer. Elle ne laissait de lui que des fragments d’os et des cheveux. Tous les hommes tombaient sous son charme irrésistible, et ils n’hésitaient pas à lui donner leur vie juste pour une seule nuit de délice.

— La Renarde blanche, murmurais-je.

— Qu’est-ce que tu disais? m’a-t-elle demandé.

 

Papa ne sortait plus de la chambre. Toute la journée, on entendait les rires des deux amoureux. L’homme riait « Ha ha ha. », et la femme « Ho ho ho. ».

C’était bien normal. Avec une telle beauté, il avait raison d’être si amoureux.

Bravo, papa !

 

Elle se levait avant tout le monde, et elle se maquillait aussitôt. Elle se couchait après tout le monde. Personne n’avait vu son visage démaquillé. Toujours bien nippée, elle avait l’art d’entretenir le secret de sa beauté. Tous les matins, une sylphide au masque de Kabuki me réveillait en me caressant le front de sa main blanche. Ses ongles longs vernis en bleu grattaient délicatement mes cheveux. Quand j’ouvrais les yeux, la beauté fantomatique me souriait. Tous les jours. Et j’adorais ça. 

 

 

La lune était pleine. Elle était seule dans la cour en train de fumer. Elle recevait en face la lumière dorée. Dorée aussi la fumée qui sortait de ses petites narines. Ses longs cheveux frisés ont pris aussi la couleur de l’or. J’ai avancé vers elle et je la regardais fixement, émerveillée.

Elle m’a demandé d’une voix aiguë :

— Tu n’a jamais vu une femme ?

Elle a longuement expiré la fumée de cigarette. Ses lèvres violettes étaient devenues plutôt bleuâtres. Elle a amené encore une fois la cigarette à sa bouche.

Cette fois-ci, elle a soufflé une grande bouffée de fumée sur moi. Puis elle a ri aux éclats. J’ai toussé.

J’ai pensé encore une fois à la « renarde blanche ». Je me suis penchée et mon regard s’est promené au bas de sa chemise de nuit blanche. Je voulais voir ses pieds. Peut-être avait-elle des pieds de renard.

— Quoi, tu n’a jamais vu les pieds d’une femme ?

Elle s’est déplacée d’un pas. Dans ses gédas japonais ses pieds étaient ceux d’un humain.

- On ne sait jamais, doutais-je encore.

Elle contemplait la lune.

Ses pupilles noires reflétaient la splendeur de la lumière, et devenaient de plus en plus brillantes. Elle a longuement respiré. C’était pour recevoir l’esprit de la lune.

Je suis restée immobile à côté d’elle. J’ai eu la chair de poule au  moment où j’ai entendu l’aboiement d’un chien. J’ai commencé à avoir froid.

Soudain elle m’a posé une question.

— Crois-tu vraiment qu’il y aurait un lapin sur la lune ? On dit qu’il est en train de piler des céréales. Le crois-tu?

Je n’ai pas pu lui répondre. J’étais en train de faire un vœu devant la lune : « Quand je serai grande, je serai la femme de la brasserie. »

 

J’ai laissé la femme seule dans la cour.

Je voulais rentrer avant que minuit arrive.

 

 

 

 

 

Papa est toujours immobile. Je regarde le sommet de sa tête coincée entre ses épaules. Il ne bouge pas même un seul cheveu. Sa bouche est fermement collée. Il est vraiment devenu un bloc de marbre.

La femme qui hurlait devant lui a l’air épuisée. Elle se jette par terre. Assise à côté de lui, elle commence à pleurnicher.

— Qu’est-ce que je suis folle. De te croire.

A présent, elle pousse des sanglots.

- Oh, mon destin. Mon pauvre destin ! s’apitoie-t-elle.

Le flot de larmes coule sur ses joues rugueuses, maintenant qu’elles sont démaquillées. Les cheveux enchevêtrés, les petits yeux, les larmes mélangées de morve sur sa peau desséchée. Elle n’est plus l’actrice de Kabuki ni la réincarnation de la « renarde blanche ». Elle est juste une serveuse de brasserie. Je suis choquée qu’elle puisse être si ordinaire.

Elle entre dans la chambre et ressort, une cigarette à la bouche. Je sais maintenant que la pièce touche à  sa fin. Je peux deviner comment cela va se dérouler.

Elle va encore pousser quelques cris désespérés contre papa, et elle fera son bagage. Elle quittera la maison en laissant derrière elle une trace d’air gelé.

Puisque c’est comme ça, je veux que cela se termine le plus vite possible.

Comme prévu elle rentre dans la chambre après avoir fini sa cigarette. Je guette l’intérieur de la chambre. Ça traîne.

Elle sort enfin avec son bagage, et s’arrête devant papa.

— Mon salaire, tu vas me payer quand ?  Mon salaire de deux mois, c’est pour quand ? cri-t-elle.

— Bientôt. Je te dis, c’est bientôt.

Il sort à peine une voix de moustique.

— Mon œil ! De toute façon, je ne te laisserai pas faire.

Elle se retourne brusquement, et quitte la maison en laissant le vent froid.

Papa, très soulagé, se lève lentement et disparaît dans la chambre. 

 

Ah non ! Ma femme de la brasserie!

Elle n’avait pas le droit de me faire ça !

 

 

 

 

- écrit en 2008, sounya.

 

 

Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 28 février 2011 1 28 /02 /Fév /2011 13:45
Retour à l'accueil

Sounya Art Poétique

Sounya peint et écrit

             Snapshot_20110116_2-copie-1.JPG

 

Fille du peintre coréen Wondang (원당 황인현)

Sounya peint depuis son enfance.

 

Livres

         Ainsi ce

   Ainsi ce monde devient céleste

Poésies anciennes de femmes coréennes

traduites, illustrées par Sounya

Editeur Sounya

Disponible: sur Fnac

                             Amazon

 

 

    lia_3_.jpg

Traces et Signes

Poésies et tableaux d'encre de chine de Sounya

Editions Alternatives

Disponible chez Editeur Sounya

 

     Exposition: Traces et Signes

 

                  010 - Copie-copie-1

       Actuellement au Centre d'Ailleurs

              Jusqu'à 28 juillet 2012

                      Cahvarot

         63520 Saint Jean des Ollières

  www.lecentredaileeurs.com


 

Contact: pour tous les rensignements..

Derniers Commentaires

  • Flux RSS des articles
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés