Une ivresse en rose

 

 

                           La neige rose des pétales de cerisier

                           tombe sans bruit sur mon front.

                          Je vais m’endormir sous le cerisier.

                           Mon rêve sera en rose.

       

 

 

Ce matin, je vais recevoir le grand prix du concours de peinture.

Alors je supporterai mieux la cérémonie du lundi. Je tolèrerai mieux la sensation froide du métal de sa ceinture qui colle et frotte rythmiquement sur mon front. Je me sentirai moins gênée par sa main droite posée sur mon crâne, même au moment où cette main tirera mes cheveux.

 

Je sais que mon maître a vraiment besoin de moi. Comme je suis la plus petite de la classe, je lui sers de repère. Pour lui, je suis un bâton de bois planté en terre derrière lequel les enfants se mettent en rang. Il veut que la file des enfants de sa classe soit plus droite que celle des autres classes, et que ses collègues aînés apprécient sa compétence d’enseignant. Car c’est un jeune instituteur qui vient juste d’être nommé.

— Ne faites pas un serpent « ramollo » ! Alignez-vous ! Tout droit ! crie-t-il en soulevant son bras gauche tendu vers les enfants tandis que, de sa main droite, il maintient fermement mon crâne. Chaque fois qu’il lève et abaisse le bras gauche, sa main droite tire ma tête vers lui.

— Aups, c’est froid !

Je retire ma tête en sursaut. 

Je déteste la sensation froide du métal de sa ceinture qui touche mon front. Ça m’électrocute. Déstabilisé, il reprend vite ma tête en enfonçant ses doigts dans mes cheveux pour retrouver son repère. Je m’angoisse chaque lundi, même à partir du dimanche soir en imaginant la cérémonie hebdomadaire.

Ce matin, avant de poser sa main sur ma tête, le maître m’a annoncé que j’étais la gagnante du concours de peinture.

— Quand le M. directeur appellera ton nom, tu iras   sans tarder pour recevoir le prix. D’accord ? 

Il a caressé mes cheveux, et j’ai senti la sensation doucereuse de sa main droite qui, d’habitude, m’énervait.

Je sais qu’il va aux bains publics chaque dimanche, et qu’il utilise un savon à la  pêche. Le parfum du savon émane de son pantalon et parvient jusqu’à  mes narines. Parfois, mon nez touche son pantalon juste l’endroit où il y a sa quéquette : je déteste ça plus encore que la froideur de sa ceinture. Il est si appliqué dans son travail qu’il oublie que je ne suis pas un bâton de bois. Il n’imagine pas que je puisse avoir des pensées et des sensations. Il s’obstine, et je crois que je vais me résigner.

      — Aups !

Il tire encore une fois mes cheveux, et sa ceinture est encore collée sur mon front. Je vais essayer de tourner la tête, est-ce possible ?

Et voilà, j’ai réussi.

Enfin, je respire… !

Non seulement je respire, mais je vois aussi autre chose que son pantalon.

Les pétales roses des cerisiers, éparpillés par terre,  tournent et se retournent au vent, s’envolent juste un peu, et se posent enfin calmement sur le sol. Ils frémissent sous le beau soleil matinal. J’ai l’impression qu’ils me reconnaissent et me sourient timidement. A mon tour, je leur réponds d’un sourire amical. Ce sont probablement les pétales que j’ai peints le jour du concours.

 

Chaque année en avril, l’école organise un concours de peinture. La consigne est de peindre les cerisiers de la cour. A ce qu’on dit, c’est la tradition depuis la fondation de l’école. Mais cette année, le concours était très spécial, car c’était la dernière fois qu’il avait lieu.  J’ai entendu dire que la cinquantaine de cerisiers plantés autour de la cour dataient de l’occupation japonaise et que désormais il était inadmissible de laisser fleurir encore le symbole national du Japon sur notre territoire. Depuis qu’un nouveau maire a été élu, le village bouge beaucoup.

 Mamie a trouvé que c’était très bien qu’on ait décidé d’abattre ces cerisiers.

— Il fallait le faire bien avant, a-t-elle affirmé.

Elle m’a raconté à quel point les japonais étaient cruels et sauvages. Ils étaient immoraux et vulgaires. Selon les rumeurs, les jeunes femmes japonaises ne mettaient pas de culotte, mais portaient juste un oreiller derrière le kimono. C’était pour coucher facilement avec n’importe qui et n’importe où.

— C’était probablement vrai, disait-elle. Ils nous ont interdit de parler le coréen et de l’écrire.

Et elle ajoutait :

— Tous les jeunes hommes du village étaient recrutés pour partir en guerre contre les Américains. La plupart d’eux ne sont jamais revenus. On devait cacher les jeunes filles, car ils les attrapaient de force pour les envoyer au front. On les appelaient « l’Unité de consolation », et les jeunes filles devaient coucher avec les soldats japonais. Ça allait jusqu’à plusieurs dizaines de fois par jour. 

Mamie tremblait. La haine enflammait ses yeux.

Papa lui a fait remarqué que les cerisiers n’étaient pour rien dans cette histoire et que les cerisiers n’étaient que des cerisiers. Furieuse, mamie lui a crié dessus.

— Quoi ? Comment peux-tu dire ça ? Ces cerisiers ont été plantés par les japonais. C’est honteux de les avoir gardés jusqu’à maintenant ! 

 Pendant qu’elle criait, de sa bouche grande ouverte, une petite explosion de crachat se propulsait vers papa qui, d’un geste rapide, a réussi à l’éviter.

— Ce que je veux dire, continuait-il en prenant garde aux crachats de mamie qui pouvaient tomber sur lui à tout moment.

— C’est que ce ne sont pas des cerisiers qui ont fait toutes ces conneries. Ce sont des hommes. Des humains sont responsables de tout ça, maman, pas des cerisiers. En plus, ils sont beaux à regarder, surtout dans cette saison printanière. 

Je ne savais pas pourquoi il avait l’air de s’ennuyer mortellement et ses yeux égarés se promenaient dans le vide. Je ne comprenais pas trop bien, ni mamie ni papa. A vrai dire, je m’en foutais.

 

 

Le jour du concours, j’ai regardé longuement les cerisiers. Les fleurs inondaient partout la cour de l’école ; tout était coloré en rose.  Avant de m’installer, je me suis promenée sous les cerisiers. Ils étaient tous grands et robustes, et les enfants couraient en zigzag entre les troncs.  La neige rose des pétales tombaient en douceur sur mon front : c’était chatouillant et caressant. J’ai vu un garçon devant moi, debout, les bras grands ouverts, les yeux fermés. Quelques pétales se sont posés sur sa tête grise, rasée comme celle d’un petit moine. Lentement, il a commencé à tourner en rond, et puis de plus en plus vite. Je croyais que les pétales sur sa tête tomberaient tout de suite, mais ils sont restés bien collés sur son crâne. Auraient-ils des pattes comme des petits papillons ? Le garçon est tombé. Il riait, allongé par terre. J’ai vu ses yeux ivres en rose.

 Il rêvait.

Ici et là, les enfants somnolaient sous les cerisiers. On voyait à peine le ciel bleu qui étincelait entre les pétales roses.  La salive sucrée est montée sous ma langue lorsque j’ai pensé que les cerisiers ressemblaient à d’énormes barbes à papa. Je monterais bien sur une barbe à papa géante, et la mangerais toute la journée.

Brusquement, j’avais envie de dire à tout le monde que je les aimais.

Même à mamie !

Si elle avait été à côté de moi, je me serais jetée dans ses bras pour lui dire, « Mamie, je t’aime ! ».

Je me suis assise sur la racine d’un cerisier. Mon cœur était rempli d’une étrange émotion indicible. Une sensation de bonheur qui n’était pas joyeuse, un mélange bizarre de joie, de tristesse et de colère. J’ai doucement caressé ma poitrine juste au-dessus de mon cœur pour me calmer.

Comment pouvait-on envisager d’abattre ces beaux cerisiers qui nous rendaient si heureux ? 

Pourquoi les cerisiers devaient-ils être punis?

 

Les fleurs faisaient un dernier baiser à leur arbre, un long baiser pour ne jamais oublier !

Les corps fins et fragiles des pétales embrassaient leur arbre le plus longtemps possible, une dernière fois.

 

 

- écrit en 2008 par sounya

 

 

 

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